Le couple et la procréation

Depuis des aimées, en France, on fait de moins en moins d’enfants. Le problème a des racines psychosociales profondes et il touche tous les pays industrialisés, en particulier ceux de l’Europe. Dans les sociétés occidentales la procréation n’est plus un besoin ni une obligation. La mortalité infantile a presque disparu et l’accès à l’assurance vieillesse ne nécessite plus de familles nombreuses pour entretenir les parents. On ne fait plus la guerre avec des fantassins mais avec des machines de mort sophistiquées, le facteur humain ayant moins d’importance. L’enfant n’est plus une source de richesse, il est même devenu une charge financière à long terme. De plus, la pilule a libéré la sexualité de la procréation inéluctable, et on ne condamne plus les femmes infertiles.

Rencontre

Dans ce cadre général, il y a quatre motifs qui font que les Français ne font presque plus d’enfants :

• L’enfant répond, comme le chien ou tout autre bien de consommation, à un choix qui rivalise avec l’achat d’une nouvelle voiture, des vacances sous les Tropiques ou l’inscription à un cours du soir. Le désir d’enfant pâtit souvent de certaines carrières professionnelles. C’est ce que Christopher Lasch1 appelle « le néo-égoïsme » des individus qui composent le couple. Jamais la hiérarchie des valeurs dominantes n’a été à ce point bouleversée.

• La durée des relations de couple sont de plus en plus petites, ce qui semble insuffisant pour développer pour les deux partenaires le désir de fonder une famille. Ce besoin est cependant souvent ressenti instinctivement par la femme célibataire à l’aube de la trentaine. Celle-ci peut choisir de faire un enfant seul, en choisissant un partenaire au hasard sur un site de rencontre en ligne ou en se rendant dans une banque de sperme par exemple.

• Même la planification familiale la plus efficace ne pourra empêcher la conception d’un enfant d’être un acte de « folie ordinaire », qui échappe à toute tentative de rationalisation. C’est un chèque en blanc qu’on signe sur l’avenir, et qui exclut toute avarice affective et la peur du risque. C’est l’expression d’une vision optimiste de soi-même et du monde de demain : à ceux qui craignent la démographie galopante, le déboisement de l’Amazonie, la pollution, le trou de l’ozone, le risque nucléaire ou l’incivisme ambiant, il ne reste que leur pessimisme et le renoncement à la joie incomparable du contact avec les enfants.

• La croissance démographique pâtit aussi de l’évidente inertie des institutions. Certains pays européens ont endigué le problème en instituant un ensemble de mesures pour soutenir la famille ; la Suède, par exemple, a immédiatement enregistré des résultats probants : la natalité est passée en peu de temps de 1,6 à 2 %. Aux États-Unis, on reconnaît depuis longtemps l’efficacité des child care centers, ces crèches installées sur les lieux de travail. Chez nous, on juge qu’il faudrait allonger les congés maternité plutôt que d’augmenter les allocations familiales : le souhait de beaucoup de nos concitoyennes, c’est le travail à mi-temps. Lorsqu’un couple prend la décision d’avoir un enfant, il n’aborde pas sans difficulté la longue période de la grossesse. L’enfant à naître devient un projet où, selon les cas, l’on se rencontre ou l’on s’affronte. Les conflits sont de trois ordres :

Entre l’individu et la société. Tout futur parent se doit de construire un nid adapté aux besoins de l’enfant à naître. Cela implique parfois de changer de lieu de vie ou de trouver une seconde source de revenus, ce qui augmente les facteurs de stress et de fatigue.

À l’intérieur du même individu. La procréation sonne le glas de l’adolescence et de la fin des études. Cette rupture génère souvent des conflits qui, même s’ils ne sont pas dits, encombrent les esprits. La maternité peut être un désir ou un besoin. De toute manière, elle oblige à se poser la question : serai-je meilleure mère que ma propre mère ? Parfois désir et crainte coexistent et génèrent l’ambivalence.

Entre les partenaires. S’il n’y a pas de coïncidence entre les désirs dont elle est l’issue, une grossesse peut engendrer un véritable conflit de couple, comme dans le cas d’une relation adultère. Jocelyne, une de mes patientes, m’a demandé un jour, ce que je pensais de sa décision d’arrêter la contraception orale à l’insu de son compagnon, Enzo. Celui- ci, un étudiant de vingt-deux ans, refuse en effet toute idée d’enfant au point de vérifier chaque soir qu’elle prend bien la pilule. Il est soutenu en cela par sa mère qui considère que le mariage lui arrache ses fils. Enzo n’a donc aucune intention de fonder une famille. Es sont ensemble depuis trois ans et Jocelyne se porte de plus en plus mal. Issue d’une famille nombreuse, elle pense qu’en de telles circonstances, il ne lui reste qu’à tromper son compagnon.

C’est parfois vrai. Lorsqu’un homme hésite, la détermination de sa femme peut faire évoluer la situation. Mais cette attitude risque aussi d’être fatale au couple, c’est le risque que court Jocelyne. Je lui déconseille donc de mettre son projet à exécution, au nom de l’avenir émotionnel d’un enfant qui ne serait que l’arme d’un chantage.

Quand l’enfant ne vient pas

Pour un couple harmonieux, l’enfant est le prolongement naturel de l’amour. Un retard de règles ne peut mettre en crise que les unions vacillantes. Mais la biologie n’est pas du domaine de la rationalité, et le moindre désir de planification se heurte souvent aux caprices de la nature. La grossesse fait précisément partie des événements capables de susciter ce conflit entre ordre et imprévu. Il suffit de penser aux hésitations de beaucoup devant la possibilité de connaître le sexe de l’enfant à venir : nombreux sont ceux qui préfèrent l’ignorer, même parmi mes étudiants en médecine, scientifiques et poussés à la rationalité.

• Quand, dans un couple, la stérilité frappe la personnalité la plus fragile, le fossé qui sépare les partenaires a tendance à se creuser. Elle peut même devenir la source de remarques acerbes : « non seulement tu es ennuyeux, non seulement ton salaire est plus bas que le mien, mais en plus tu es stérile ! Je crois que je vais chercher une relation adultère si tu continues» disait, sans grand tact, une femme de ma connaissance à son mari.

• Les effets sont moins dramatiques quand la stérilité touche l’élément dominant du couple, quoique cela peut modifier les rapports de force.

Le conjoint fertile se trouve de toute façon confronté à un choix affectif : soit de privilégier l’amour de son partenaire même stérile, soit son indiscutable envie de procréer. Deux réalités si importantes qu’elles font de ce dilemme une véritable source d’angoisses.

Voilà les scénarios psychologiques que l’on rencontre souvent dans les centres de thérapie de la stérilité conjugale. Certains parviennent à sublimer cette infertilité physique dont ils font une véritable fécondité psychique. D’autres refusent leur condition et se lancent dans les avatars de la procréation médicalement assistée. Us passent de médecin en médecin sans qu’aucun ne puisse garantir le résultat. La fécondation artificielle offre des chances acceptables de réussite (entre 20 et 25 %). Dans les cas les plus bénins, il n’est pas nécessaire d’utiliser des aides externes ; on a recours à la procréation par Fivet ou Gift (les bébés-éprouvettes). Le problème est plus compliqué lorsqu’il y a stérilité définitive d’un des conjoints. Le recours à l’insémination hétérologue avec donneur (IAD) ou à la fécondation avec don d’ovocytes d’une autre femme risque davantage de mettre en crise la dynamique du couple.