Grossesses précoces, grossesses tardives

La libération sexuelle procède par étapes. Les femmes ont commencé par conquérir leur corps. Puis le tabou de la vie sexuelle des personnes âgées a fini par tomber. Ce fut alors le tour des handicapés d’exprimer leurs revendications érotiques. Et maintenant, la grossesse se libère du lien de l’âge, à la faveur de deux facteurs concomitants : les nouvelles connaissances médicales permettent à des femmes de cinquante ans de mener des grossesses à terme, alors que les rapports sexuels précoces font courir ce genre de risque à de toutes jeunes femmes. Je commencerai mon analyse par ce dernier cas :

rencontre dans un café

LES ADOLESCENTES ET LA GROSSESSE

Le pourcentage de mineures enceintes a atteint des proportions alarmantes. En 2014, aux États-Unis, un million de jeunes filles entre treize et dix-neuf ans se sont retrouvées enceintes. La moitié d’entre elles ont mené leur grossesse à terme. En Europe les chiffres sont moins élevés mais le problème a la même dimension affective. La grossesse, qui ne pose pas de véritable problème médical ou psychologique lorsqu’elle arrive au moment désiré, est un événement traumatisant chez une femme trop jeune. Une mère célibataire doit en effet se plier aux règles d’une nouvelle vie qui mêle vie scolaire et éducation de l’enfant. Les parents, grands-parents avant l’heure, sont évidemment partie prenante. S’ajoute à cela le problème du rapport qu’entretient un enfant avec une mère adolescente. Le père ? Il se défile, le plus souvent. Aux États- Unis, 25 % des jeunes mères s’en passent et trouvent leur point d’appui dans le rapport de solidarité avec leurs parents.

Les raisons de l’augmentation du nombre des grossesses précoces sont difficiles à comprendre. Elles entrent pourtant dans deux catégories bien distinctes : certaines sont désirées, d’autres pas. Ou mieux encore, elles peuvent être actives ou passives. On peut en imputer la majeur partie à la libération sexuelle des adolescents, de plus en plus confronté à des sites à caractère adulte ou des sites de rencontres en tout genre, même si certains sites de rencontre sérieux mettent en gardent leurs utilisateurs.

Les grossesses actives espère que, tôt ou tard, il viendra remplir sa vie. Ce mode de pensée n’épargne pas, du reste, les adultes.

• Une grossesse précoce joue, dans certaines familles, un rôle d’antidépresseur. Celle de Laetitia, seize ans, a été une véritable révolution dans la vie de ses parents. Son père était alcoolique et passait son temps à se disputer avec sa femme. Quand il a su que sa fille était enceinte, il a aussitôt cessé de boire. Il a assumé le rôle paternel, refusé par le géniteur de l’enfant, qui s’est rapidement évanoui dans la nature. L’équilibre familial s’est reconstruit autour de ce bébé, à qui il faudra pointant bien expliquer un jour que son grand-père n’est pas son père.

Les grossesses passives

• Elles sont souvent la conséquence d’une contraception problématique : une négociation difficile quant à l’usage du préservatif, une contraception cachée aux parents, des remords religieux…

• Les mêmes remords peuvent placer dans des situations inextricables celles qui ne se sentent pas capables d’interrompre une grossesse pourtant non désirée, considérant l’avortement comme un homicide. Elles décident donc de garder des enfants dont l’éducation hypothèque leur vie future. La grossesse est alors la conséquence directe de leurs réticences.

• Les jeunes filles passionnelles et romantiques sont incapables de poser la moindre limite à leur « grand amour », ce qui leur fait courir le risque d’une conception accidentelle.

LE SYNDROME DE MATHUSALEM

La révolution sexuelle est entrée dans les salles d’accouchement. Elle permet à un nombre croissant de femmes de pouvoir concevoir un enfant à la cinquantaine. Inventons un nouveau concept : le syndrome de Mathusalem. Il décrit ces patriarches unis à de très jeunes femmes qui leur assurent une nombreuse descendance et, inversement, ces femmes qui conçoivent dans leur âge mûr. Le tournant est plus médical que psychologique. Au début du siècle, la ménopause touchait les femmes vers quarante ans et on ne vivait pas au-delà de cinquante-soixante ans. Aujourd’hui, l’espérance de vie pour les femmes est de quatre-vingts ans et la ménopause intervient vers cinquante ans. On dispose donc de plus de temps pour élever un enfant, voire pour le faire à un âge autrefois considéré comme canonique. Comme les hommes vivent en moyenne sept à huit ans de moins que leurs compagnes, il n’est pas difficile de savoir qui tient solidement le pouvoir en main.

Ainsi, les nouvelles technologies ont su modifier l’équilibre préexistant, à la grande satisfaction de quelques protagonistes féminines. Lors d’une émission télévisée, j’ai pu discuter avec l’écrivain Dacia Maraini, l’ex-épouse d’Alberto Moravia, et l’actrice grecque Irène Papas, qui ont toutes deux environ la soixantaine. L’une et l’autre ont défendu la maternité tardive au nom de l’égalité des sexes. Je leur ai argumenté qu’il fallait accompagner cette révolution technologique d’une véritable révolution sociale. Si les femmes âgées ne parviennent pas à conquérir le droit d’avoir des partenaires plus jeunes, aptes un jour à prendre en charge les enfants, on risque bien de « fabriquer » beaucoup de futurs orphelins.

Ces nouvelles technologies médicales posent de nouveaux problèmes juridiques et éthiques qui concernent toutes les parties en jeu : les parents, l’enfant qui va naître, le médecin et la société. Les risques les plus fréquents sont au nombre de trois :

• La science néglige parfois des émotions profondes. L’enfant tardif peut être un défi lancé aux lois de la maturité ou un deuil purement émotionnel au temps qui passe.

• Qui peut dire que le praticien ne ressent pas, devant ces exploits de la science, un vague sentiment d’omnipotence ? La complicité entre le narcissisme des médecins et les besoins de leurs patientes est évidente, et le rapport finit par prendre un caractère thérapeutique. Certaines des patientes du professeur de Watteville, grand pionnier des thérapies contre la stérilité, confondaient Genève avec Lourdes et finissaient par ovuler spontanément en prenant rendez-vous à son cabinet. Les journaux avaient révélé que c’est grâce à ce médecin que Sofia Loren a pu avoir deux fils, après de nombreuses tentatives infructueuses.

• Du côté des patientes, le risque n’est pas moins grand. Ces technologies attirent nombre de femmes dans le vent désireuses de vivre à la pointe du progrès. Phénomène que l’on a déjà pu constater lors des premières tentatives de fécondation artificielle, il y a une douzaine d’année. En France, deux des premiers enfants issus de ces grossesses médicalement assistées ont été abandonnés. Ces cas se sont répétés et ont déjà touché, dans des dimensions plus réduites, les enfants nés de grossesses tardives. Il est donc essentiel de protéger l’être humain contre les excès de la technologie.

Le gynécologue moderne doit donc, sous peine de perdre son rôle central, enrichir ses compétences de connaissances psychologiques. Trois mécanismes de contrôle peuvent également être mis en place :

• Un contrôle éthico-professionnel. Les femmes âgées qui veulent avoir un enfant devraient subir, comme les candidates à l’adoption, une évaluation psychologique approfondie et précis.

• Un contrôle de la communauté scientifique qui permettrait aux associations professionnelles et, dans ce cas, au Conseil de l’Ordre d’évaluer le comportement de ses membres.

• Un contrôle légal qui établirait des sanctions contre les médecins faisant preuve de légèreté. Un juge pourrait même ordonner l’expertise psychologique de la femme au cas où son médecin aurait omis de le faire.