Les enfants non désirés

« S’il était resté ici, il ne se serait pas mis dans une telle situation », dit la mère de François. Selon elle, son fils n’aurait pas dû devenir journaliste, voyager, ni se rendre au Honduras, où il a rencontré Rosa, qui l’a tout bonnement pris dans les rets de sa vie désordonnée, typiquement latine. Cela, sa mère ne le sait pas. Elle sait seulement qu’un beau jour ils ont débarqué en France et qu’ils se sont installés ensemble. Et puis il y a eu cette grossesse : l’ironie du sort a voulu que, justement ce soir-là, il n’utilise pas de préservatif.

Rosa et François, tous deux âgés de vingt-cinq ans, sont donc tombés d’accord pour dire qu’il s’agissait d’un accident et qu’il fallait qu’elle avorte. Mais, à la veille de l’intervention, elle n’a pu fermer l’œil. Elle n’a dormi qu’une heure, au cours de laquelle elle a fait des cauchemars tellement angoissants, qu’elle y a vu un signe prémonitoire. Elle devait garder cet enfant. Depuis, ils viennent consulter. Lui ne se sent pas prêt à être père, même s’il aime sa compagne. Cet enfant mettrait un terme à son processus d’émancipation, retarderait sa réussite professionnelle et l’enfermerait chez lui, alors qu’il est en train de prendre son envol.

Sa mère est d’accord avec lui, ajoutant qu’elle a voix au chapitre puisque cet enfant sera à sa charge. La composante latino-américaine de la famille fait entendre avec force le point de vue opposé. Dans leur tribu colorée, une bouche de plus à nourrir, ce n’est pas vraiment un problème. Les sœurs de Rosa ont déjà vécu avortements et grossesses à la pelle. La solidarité de sa mère est telle qu’elle a cessé d’avoir ses règles. Et son père ? Tout se passe comme s’il n’existait pas. Depuis toujours, la famille tourne sans lui.

Il faut pourtant prendre une décision. Mon cabinet ne désemplit pas, on se croirait au tribunal. Le jour du jugement finit par arriver : la jeune femme gardera le bébé, et je n’ai pas honte de dire que je ne suis pas pour grand-chose dans cette décision. Cependant, la dynamique de ce processus décisionnel m’a passionné. Il y a d’abord eu un véritable conseil de famille, qui a réfléchi sur la situation. Puis le couple a eu un long échange. Enfin, c’est la femme qui a eu le dernier mot. Rosa a décidé d’hypothéquer l’avenir. Désormais, François, à la manière des Latino-Américains, devra avoir confiance en la Providence.